Grès– Sculpter le mouvement

Commencer ce cycle par Madame Grès s’est imposé comme une évidence.

Autour de ses drapés, la couture devient sculpture. À travers ses créations, un dialogue s’ouvre avec l’Antiquité et l’histoire des formes.

Elle travaille le tissu comme d’autres façonnent la matière, et fait de la mode un territoire où l’art s’invite naturellement.

C’est dans cet esprit de dialogue que naît le premier numéro de Regards Croisés.

Une revue pensée comme un lieu de passages entre disciplines, où l’on circule de la mode à l’art et au design en suivant un même fil sensible. Ce premier cycle — composé de six numéros — pose les bases d’un regard qui explore les liens et les correspondances.

Regards Croisés affirme ainsi son ADN : un espace où les formes se rencontrent, où chaque discipline éclaire l’autre.

Du marbre au vêtement modelé

Avant d’entrer dans la mode, Madame Grès se rêvait sculptrice. Elle quitte le foyer familial avec cette idée fixe : travailler la matière, chercher la pureté d’une ligne, approcher la perfection silencieuse des statues grecques qu’elle admire. Mais la pierre lui échappe. Les écoles d’art lui restent fermées, les ateliers trop lointains. Alors elle se tourne vers les étoffes, des matières plus accessibles et souples, presque vivantes.

Elle dira plus tard :

“ Je voulais être sculpteur. Pour moi, c’est la même chose de travailler le tissu ou la pierre. “

En 1934, elle ouvre à Paris son premier atelier, Alix, un lieu discret où elle commence à inventer son propre langage. Là, loin des tendances et des bruits du monde, elle travaille comme une sculptrice du tissu. Le drapé devient son architecture intime : elle le tend, le creuse, l’étire jusqu’à obtenir une verticalité presque statuaire. Dans ces plis serrés, on lit autant l’héritage des drapés antiques que celui des roches plissées par le temps, comme si la matière textile reprenait les mouvements lents de la pierre, ses tensions, ses courbes, sa mémoire.

Dans ses mains, le vêtement cesse d’être un habit ; il devient une forme en mouvement, une sculpture qui respire avec le corps. Son style se reconnaît à cette justesse du geste, à cette recherche de pureté, à cette manière de laisser la ligne parler d’elle-même. Chez Grès, tout est construit, pensé, maîtrisé — une œuvre qui porte encore l’empreinte de la sculptrice qu’elle n’a jamais cessé d’être.

Créer par le geste, non par le trait

Dans l’univers de Madame Grès, tout commence par la main. Elle refuse le dessin, qu’elle juge trop éloigné de la vérité du vêtement. La forme ne naît pas sur le papier, elle apparaît dans l’action, dans le contact direct avec la matière. Dans son atelier, elle travaille debout, et face au mannequin, comme une sculptrice devant son bloc. 

Façonnant la matière directement à même le mannequin, plissant le tissu centimètre par centimètre, comme on modèle une forme encore souple. Chaque pli est posé à la main, ajusté, déplacé, puis fixé seulement lorsque le volume trouve sa justesse. C’est un travail patient, presque rituel, où le geste prime sur l’outil, où l’aiguille, elle, n’intervient qu’en dernier recours.

C’est un dialogue silencieux, une conversation entre la main et la matière. Rien n’est fixé d’avance : la robe se découvre en se faisant, dans la succession de gestes qui la révèlent. Le drapé devient alors un langage, un vocabulaire de plis, de tensions, de lignes qui se répondent. Le vêtement n’est pas conçu, il est trouvé, extrait, presque dégagé du tissu comme une forme enfouie qu’elle met au jour.

Cette manière de créer, sans trait ni esquisse, donne à ses robes une force singulière. C’est ce geste précis et pur, cette intuition maîtrisée, qui attire très tôt des femmes à la recherche d’une beauté intemporelle — parmi elles, Marlène Dietrich, fascinée par la précision sculpturale de ses silhouettes et par la manière dont elles captent la lumière.

Une architecture du drapé

Au fil du temps, Madame Grès invente  sa propre signature dans l’art  du drapé.

Le pli devient son matériau, son module, sa véritable unité de construction. D’où le choix de tissus capables de répondre à son geste : le jersey de soie, fluide et dense, ainsi que des mousselines, des tulles, des laines fines ou des taffetas qui se laissent plier sans casser.

Le jersey, tombant et lumineux, lui permet d’obtenir ces drapés continus qui figurent les statues grecques et donnent à ses robes une présence presque sculpturale.

Elle crée ce que l’on appellera plus tard le pli Grès, désormais emblématique et d’une extrême finesse, entièrement réalisé à la main. Millimètre par millimètre — parfois un centimètre de large pour un petit centimètre de profondeur — elle plisse des mètres de tissu dans une patience presque monastique.

Ce pli n’est jamais décoratif : il structure, guide et orchestre l’ensemble. Il organise l’espace autour du corps comme une architecture souple, une ossature textile qui tient autant de la sculpture que de la précision fine.

Fragment de sculpture antique représentant une figure drapée, aux plis finement travaillés.
Création de Madame Grès, robe longue aux plis structurés et silhouette cintrée.
Robe rose poudré de Madame Grès exposée sur buste, drapée en V profond avec plis fluides et ourlet asymétrique.
Création sculpturale de Madame Grès, robe longue cintrée aux plis drapés dans un cadre architectural.
Madame Grès ajustant une robe directement sur le mannequin, geste sculptural et couture vivante.
Détails du pli Grès, un drapé fin et précis.

Détail du pli Grès : une architecture patiente, tressée, révélée par la main

Cette architecture du pli ajoute une grammaire de la lumière à ses créations. Les reliefs captent la clarté, les ombres glissent entre les lignes, les volumes vibrent au moindre mouvement.

Chez Grès, le vêtement n’est jamais un objet utilitaire. Il se déploie comme une œuvre, un territoire d’expérimentation où la matière, la lumière et le geste dialoguent comme au sein d’un atelier d’artiste.

Elle aborde le tissu avec la même intensité qu’un sculpteur face à son bloc de marbre : non pour le décorer, mais pour en révéler la forme intérieure. Chaque robe devient une variation, une étude.

Elle ne suit pas la mode : elle explore un langage. Elle ne crée pas des collections : elle construit une œuvre.

Grès en héritage

L’héritage de Madame Grès ne tient pas seulement à ses formes, mais à sa manière de penser le vêtement. Elle a fait entrer dans la couture une idée nouvelle : celle d’un vêtement construit comme une sculpture vivante, révélé par le geste et par la matière elle-même. Son usage du jersey de soie a ouvert une voie inédite dans la création contemporaine.

Elle rêvait d’un vêtement presque sans couture, d’une forme révélée par la main plutôt que par l’outil, comme si le tissu possédait déjà sa propre architecture intérieure qu’elle ne faisait que dégager.

Vue en trois axes d’une robe drapée de Madame Grès.

Une silhouette observée sous trois axes : le drapé comme architecture du corps

Cette vision a profondément marqué les créateurs qui lui ont succédé. Le créateur Azzedine Alaïa, en particulier, voyait en elle une maîtresse absolue de la forme et de la construction. Comme elle, il travaillait au plus près du corps, dans une quête de justesse et de pureté du geste.

De même, Issey Miyake, avec ses recherches sur le plissé, prolonge à sa manière cette idée d’une architecture souple dans laquelle le vêtement se transforme en sculpture vivante.

Aujourd’hui, l’influence de Grès se lit dans chaque recherche de ligne essentielle qui accompagne le corps, dans chaque silhouette qui privilégie une construction élaborée plutôt que l’effet.

Elle demeure une artiste : une sculptrice du tissu dont l’œuvre, qui a traversé les décennies sans perdre de sa force, continue de vibrer et d’inspirer la création contemporaine.

Robe drapée de Madame Grès présentée sur mannequin, en tissu fluide plissé et détail d’épaule prolongé.
Illustration de Gruau représentant une robe drapée vue de dos, aux lignes fluides et silhouette élancée, dans l’esprit de Madame Grès.

Gruau, d’un trait, prolonge le geste de Grès